
Radiographies, scanners et IRM
Le corps est une histoire complexe, bien au-delà de l’imagerie.
Une image médicale peut être précieuse. Mais elle ne raconte jamais, à elle seule, toute l’histoire d’une douleur ni toutes les capacités d’une personne.
Une réflexion issue de près de quarante années de pratique clinique.
Au début de ma pratique, comme beaucoup de thérapeutes, j’accordais une place très importante aux radiographies. Elles semblaient donner une explication visible, précise, presque définitive, à ce que ressentait le patient.
Puis les années ont passé. Les consultations se sont succédé et les situations les plus diverses se sont présentées. J’ai rencontré des personnes dont les examens paraissaient très altérés, mais qui continuaient à travailler, jardiner ou marcher en montagne. J’en ai rencontré d’autres qui souffraient beaucoup avec une imagerie presque normale.
Cette apparente contradiction m’a progressivement appris à remettre l’image à sa juste place : ni la négliger, ni lui demander de répondre à des questions auxquelles elle ne peut pas répondre seule.
Une radiographie décrit une structure. Elle ne mesure ni la douleur, ni la confiance, ni la capacité du corps à s’adapter.
Ce que l’imagerie montre et ce qu’elle ne peut pas montrer seule.
Ce qu’elle montre très bien
- les fractures et certaines lésions osseuses ;
- les infections, tumeurs ou inflammations visibles ;
- la forme des articulations, des disques et du canal rachidien ;
- certaines compressions nerveuses ;
- l’évolution d’une lésion connue dans le temps.
Ce qu’elle ne mesure pas
- l’intensité réelle de la douleur ;
- la façon dont une personne bouge et s’adapte ;
- la peur du mouvement ou la perte de confiance ;
- l’influence du sommeil, de la fatigue ou du stress ;
- la totalité de l’histoire clinique et personnelle.

Une observation quotidienne.
Deux personnes peuvent avoir la même image et vivre deux histoires différentes.
Même âge, même niveau d’arthrose, même protrusion discale. Pourtant, l’une poursuit ses activités presque normalement tandis que l’autre n’ose plus se pencher ou porter un sac.
Cela ne signifie pas que la douleur de la seconde personne est imaginaire. Elle est réelle. Cela signifie simplement que sa compréhension ne peut pas se limiter à ce qui apparaît sur l’écran.
Une douleur résulte d’un ensemble de facteurs : l’état des tissus, bien sûr, mais aussi la sensibilité du système nerveux, les expériences antérieures, les contraintes quotidiennes, l’appréhension et les capacités d’adaptation du corps.
Des termes exacts qui peuvent parfois inquiéter inutilement.
Le radiologue décrit ce qu’il observe avec un vocabulaire précis. Le problème ne vient pas nécessairement du terme médical, mais de l’image que ce terme crée dans l’esprit du patient lorsqu’il n’est pas expliqué.
Discopathie dégénérative
Le mot « dégénératif » peut donner l’impression d’un dos qui se détruit. Il désigne le plus souvent des modifications du disque qui deviennent plus fréquentes avec l’âge. Elles peuvent participer aux symptômes, mais peuvent aussi être observées chez des personnes qui ne souffrent pas.
Protrusion ou hernie discale
Une protrusion décrit un débordement du disque ; une hernie, une migration plus marquée d’une partie de celui-ci. Leur importance dépend moins du mot lui-même que de leur localisation, du contexte clinique et de l’existence éventuelle de signes neurologiques concordants.
Pincement discal
Il correspond à une diminution de la hauteur visible entre deux vertèbres. Cela témoigne souvent d’une évolution du disque au fil du temps. Ce constat ne permet pas, à lui seul, de mesurer la douleur ni de prévoir l’avenir fonctionnel.
Arthrose et ostéophytes
L’arthrose est une modification articulaire fréquente avec l’avancée en âge. Les ostéophytes, parfois appelés « becs de perroquet », sont des productions osseuses visibles sur l’image. Ils ne sont pas des pointes libres qui « découpent » les tissus ; leur signification dépend de leur emplacement et de leurs conséquences éventuelles.
Canal étroit ou rétrécissement foraminal
Ces termes décrivent une réduction de l’espace disponible autour de structures nerveuses. Ils prennent leur véritable sens lorsqu’ils sont rapprochés des symptômes, de l’examen neurologique, de la marche et de l’évolution clinique.
Le compte rendu radiologique décrit une image mais les mots employés autour de cette image peuvent modifier la manière dont une personne vit son corps.
« Votre dos est usé »
Cette formule est simple, mais elle peut être vécue comme une condamnation. Un corps évolue avec le temps ; cela ne signifie pas qu’il soit devenu inutilisable.
« Vous avez le dos d’une personne de 80 ans »
L’âge apparent d’une image ne permet pas de déterminer les capacités d’une personne. Certains examens impressionnent davantage qu’ils n’expliquent.
« Vous ne pourrez plus… »
Les interdictions définitives sont rarement déduites d’une image seule. Elles doivent tenir compte des symptômes, de l’examen et de l’évolution réelle.
Rassurer ne signifie pas nier. Expliquer qu’une image ne raconte pas tout ne revient jamais à minimiser une douleur. Il s’agit au contraire de sortir d’une interprétation trop simple, afin de rechercher ce qui peut réellement aider la personne.
Je regarde les examens bien sur mais je regarde d’abord la personne.
Lorsqu’un patient apporte ses radiographies, son scanner ou son IRM, je les examine avec attention. Ils peuvent apporter des informations importantes et parfois imposer une orientation médicale.
Mais je regarde aussi comment la personne marche, respire, s’assoit et se relève. J’écoute la manière dont la douleur est apparue, ce qui l’aggrave, ce qui la soulage et ce qu’elle empêche réellement de faire.
C’est dans la rencontre entre l’imagerie, l’examen clinique et l’histoire du patient que se construit une compréhension plus juste.
Une IRM est une pièce du puzzle, pas le puzzle entier.
L’imagerie médicale ne montre qu’une image figée à un instant précis. Mais votre corps, lui, est dynamique : il vit, s’adapte et évolue chaque jour.
La façon dont votre corps fonctionne aujourd’hui importe souvent bien plus que l’apparence visuelle de ses structures.
La fonction actuelle du corps compte souvent davantage que la seule apparence de ses structures.
Ce que montrent les recherches
Les anomalies visibles ne sont pas toujours synonymes de douleur.
Des travaux portant sur des personnes ne présentant aucune douleur ont montré que les modifications dites dégénératives deviennent fréquentes avec l’âge. Cela ne signifie pas que l’imagerie est inutile, ni que ces modifications ne peuvent jamais être douloureuses. Cela signifie qu’elles doivent être interprétées dans leur contexte.
D’autres recherches montrent également que certaines anomalies sont plus fréquentes chez les personnes douloureuses que chez les personnes sans douleur. La réalité n’est donc ni « tout vient de l’image », ni « l’image ne signifie rien ». Elle se situe dans la relation entre les symptômes, l’examen clinique et l’imagerie.
Afficher les principales références
- Brinjikji W. et coll. Systematic Literature Review of Imaging Features of Spinal Degeneration in Asymptomatic Populations. AJNR, 2015.
- Brinjikji W. et coll. MRI Findings of Disc Degeneration Are More Prevalent in Adults With Low Back Pain Than in Asymptomatic Controls. AJNR, 2015.
- Foster NE. et coll. Prevention and treatment of low back pain: evidence, challenges, and promising directions. The Lancet, 2018.
En conclusion
Nous ne soignons pas une image, nous accompagnons une personne.
L’imagerie médicale est un progrès considérable. Elle peut orienter, rassurer, surveiller et parfois sauver une vie. Mais elle ne doit jamais faire oublier que derrière chaque radiographie, chaque scanner et chaque IRM se trouve une personne avec son histoire, ses inquiétudes et ses propres capacités d’adaptation.
Après près de quarante années de pratique, je reste convaincu que la meilleure compréhension naît de la rencontre entre trois éléments : l’image, l’examen clinique et l’écoute.
Bernard Tisné — Ostéopathe D.O.
